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Avant la décennie qu’on s’apprête à quitter, j’étais caissière. À cette époque, l’idée que les caissières deviennent hôtesses de caisse pour d’autres raisons que vous anoblir la fonction pointait déjà le bout de son nez. Aussi me suis-je souvent retrouvée derrière le comptoir de l’accueil plutôt que mon tiroir, et petit à petit, dans les rayons à aligner vos boîtes de conserve, ou dans les réserves à dépoter les palettes, quand il ne fallait pas aller calmer le troll de chair et d’os qui menaçait de refaire la façade aux collègue si on ne lui échangeait pas son service à raclette sur-le-champ.

On appelait ça employé de libre-service, du côté patronal de la caisse, nous, on appelait ça se faire du fric sur notre dos.

Aujourd’hui, la polyvalence est de mise, elle est même recommandée dans ton CV, on pourrait même appeler même ça « slasheur« , entendez « Caissière/manutentionnaire/hôtesse d’accueil/secrétaire SAV/. Sauf que le slasheur, lui, il le fait par envie, et jamais en même temps, au même endroit.

La scène que je vais vous décrire et que j’ai vécue m’a laissée aussi coite que révoltée.

Je vais remplir mes placards et nos ventres au supermarché de la charmante petite bourgade que j’habite. La ligne de caisse compte 10 îlots, autant de caissières ou caissiers, à la différence du premier, qui fait corps avec le comptoir de l’accueil, lequel fait également office de boutique à bijoux et service après-vente. A priori, on peut y voir un souci d’ergonomie, ou d’efficacité, de recherche de rentabilité pour centraliser les postes les plus fréquemment sollicités dans un supermarché.

Certes. Mais lorsqu’au centre de ce maxi-comptoir, seule une employée joue des bras, des mains, des doigts, du sourire et de la voix pour faire tourner la boutique, on comprend que l’autre souci est aussi l’économie.

L’économie de personnel.

En tant que cliente, j’ai sollicitée l’hôtesse d’accueil, à laquelle je souhaitais demander la possibilité de me mettre des points sur les courses du matin que le Conjugué avait faites sans présenter la carte de fidélité, et récupérer des vignettes correspondantes pour nous offrir ces si jolis verres à eau en cristal madame, s’il vous plaît. Elle m’a répondu en souriant mais sans quitter les yeux de l’écran de sa caisse, une main sur le clavier virtuel, l’autre sur un sac de carottes qu’elle mettait sur la balance, pendant que le téléphone sonnait et qu’elle rassurait la gentille mamie qui attendait toute rose et silencieuse, derrière moi « pour cette jolie bague pour le Noël de la petite-fille. »

« Je suis désolée madame, on ne fait plus de fidélité rétroactive, bonne soirée! 12 euros 56, monsieur, je vous laisse trouver votre monnaie, je réponds au téléphone, je ne vous oublie pas madame, je finis ce monsieur et je vous montre la bague. »

Aucun de nous trois n’a osé contester, râler ni menacer de délabrement de façade, et l’interlocuteur à l’autre bout du fil a été bien accueilli mais vite renseigné. Effectivement, même si je suis restée un peu sur ma faim, n’ai pas eu le temps de faire ma moue qui inspire en principe la pitié, ni de plaisanter. J’ai tourné les talons et suis allée ronger mon frein dans ma voiture.

L’efficacité de cette employée a été remarquable. Mais elle m’a révoltée.

L’efficacité de cette employée a un prix, celui de l’économie de trois collègues qu’elle n’aura jamais et qui auraient pu m’aider, répondre au téléphone et vendre un bijou pendant qu’elle occupait son poste de caissière.

L’efficacité de cette employée a certainement aussi le prix de son état physique et psychique au bout d’une journée, d’une semaine, d’un mois, d’une ou plusieurs années à jouer les Shiva pour un smic, entre sa caisse, l’accueil, les rayons et les réserves.

Elle payera aussi également, cette employée, le prix de sa famille, à laquelle elle sacrifie ses samedi, ses dimanches et jours fériés, (qui sont travaillés sur un volontariat plus ou moins incité), son dos, sa fatigue et son sourire.

Mais on continuera à dire qu’elle est efficace, et qu’elle coûte pas cher.

Car la devise de l’enseigne, c’est « Tous unis contre la vie chère ».

La caissière de chez Leclerc a fait long feu.


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8 commentaires

  1. On finira par avoir des grandes surfaces tout « automatiques » avec le moins d’employés possible… Sous bien des aspects, l’avenir semble inquiétant.

      1. Je sais bien, mais ce n’est pas encore la majorité. Ceci dit, ils y arriveront. Ce monde déshumanisé qui nous attend est bien flippant.

  2. On a tous été caissière un jour, mais dans des conditions encore acceptables. Ton billet me fait penser à Amelia, la caissière aux dix bras, que j’ai racontée dans un billet. Elle était le sourire du magasin, pro et toujours efficace, malgré une charge de travail intenable. Elle bossait même pendant ses heures de pauses. Et puis elle a démissionné, pour ne pas y laisser sa peau.

    1. Author

      Oh je n’ai jamais lu ce billet! Tu mets le lien? Et qui a remplacé Amelia?

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