le jugement
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« Et si j’en profitais vite fait pour aller me faire couper les cheveux pendant que tu es en caisse?

_Ouais, donne-moi la carte fidélité. »

Un petit baiser doux devant l’hôtesse de caisse aux joues rosies de voir deux de ses innombrables clients lui livrer un petit instant de son quotidien, et me voici assise, face à moi-même, devant la coiffeuse, la paire de ciseaux dans une main, la pince et le peigne dans l’autre, attendant mes directives.

« Alors euh… bah… comme la dernière fois, dégradé ceci, rafraîchissement cela, frange effilée un peu, séchage à la main, pas de soin merci!

_Allez c’est parti! »

Pour faire une toute petite parenthèse, aller chez le coiffeur fait partie de ce que j’aime le moins dans ma vie, avec la couture de la chaussette de travers. Me retrouver à me fixer, le teint blafard dont le coupable sont les néons du salon, immobile, presque impuissante, à éviter le regard des autres clients, de la coiffeuse et des gens dans la galerie marchande représente un supplice.

Les gens qui passent, maman

Je n’ose pas les regarder, tant je suis hypnotisée par mon reflet contrit dans le miroir, à tenter de ne pas céder au nez en patate qui me démange sous la chute des petits cheveux de ma frange. Mais ils sont là, sur mon côté gauche.

Ils passent, le chariot vide dans un sens, plein comme une corne d’abondance dans l’autre.

Ils vont, seuls, les yeux vissés sur leurs pieds ou sur l’écran de leur téléphone et reviennent, les bras chargés de quoi manger ultra transformé.

Ils avancent en couple, main dans la main, avec les sacs réutilisables, souvent dans la main d’une femme.

Ils passent déjà chargés d’enfants sages, pleins de la promesse du jouet s’il n’y a pas de caprice et repassent, hagards, parfois traînant un enfant par la main, tentant de calmer l’autre étalé dans le chariot, écrasant au passage les oeufs et la laitue.

Ils sont tous là, comme vous et moi, à faire leurs courses le samedi en fin d’après-midi, au bout d’une longue semaine déjà épuisante, à s’exposer aux autres, tels quels. Faire ses courses, c’est échanger un petit bout de sa vie avec des inconnus.

Comme eux.

Je ne veux pas les juger, je ne veux pas jeter la première pierre

Ils étaient sûrement dans le magasin en même temps que le Conjugué et moi étions en train de trancher quoi de la poire ou du fromage en promo.

Lui, plutôt grand et imposant, dans sa doudoune du bleu de la nuit qui s’avançait sur nos têtes.

Elle, à peu près sa demie, effacée derrière un gilet trop grand aux emmanchures, le blond de ses cheveux tirant sur le jaune du soleil du lendemain.

Et eux, plus ou moins la réplique de leurs parents, un garçon qui semble l’aîné, une fille en suivant, aussi brun qu’elle est blonde, aussi costaud qu’elle est fine, aussi grande gueule dans les bras de son père qu’elle est muette dans le gilet de sa mère.

Les deux se relaient en canon pour sangloter et hurler de fatigue et de frustration, à l’image de leurs parents qui tentent en duo tantôt ferme, tantôt tendre d’apaiser la crise.

L’éducation bienveillante et toute sa théorie est en train de s’effondrer sous mon regard en biais.

« Si tu plonges encore la main dans ce paquet de bonbons que papa a acheté, tu n’auras plus faim pour dîner! Dirige-t-elle à son fils quasiment pris la main dans le sac.

_ Et si tu vomis dans la voiture ou sur ta soeur, tu nettoieras! » Gronde-t-il a son fils en regardant sa fille les larmes au bord du précipice de ses joues.

Mon bourreau équipée d’ovaire et de ses doigts dans mes cheveux m’a alors regardée, s’est assurée que je souriais également, les yeux ronds d’étonnement et nous avons hoché la tête en choeur.

« Et bah dis-donc, ça file droit dans cette famille! »

La conversation pour une fois détournée de la météo et de la vie de plus en plus chère s’est alors enclenchée.

Les gens qui passent, tout le temps

Elle m’a raconté toutes ces bribes de vie que les clients lui offraient malgré eux. Les caprices des enfants qu’elle voit grandir, les disputes des parents qu’elle voit vieillir, des retraités souriants qu’elle ne voit un jour plus et ses ventres plats puis ronds qu’elle voit pointer au fil des saisons. Cette galerie marchande, c’est son feuilleton préféré.

« J’ai pas besoin de regarder Plus belle la vie ou Un si grand soleil, j’ai tout ça en direct sans la télé dans la galerie.

_Sauf que vous ne connaissez ni le début, ni la fin.

_ Pas grave, je me la raconte. »

C’est à ce moment-là que tout ça m’est apparu aussi cru et net que cette lumière qui creusait davantage mes pattes d’oie et ma ride du lion, affadissant le léger bleu de mes yeux.

Quand je suis une voiture, j’imagine vers où ceux qui l’habitent vont et ce qu’ils y font.

Quand je voyage en train, je construis autour des voix de mes voisins de devant, la vie qu’elles m’évoquent.

Quand je fais la queue à la caisse du supermarché, je fantasme sur le retour en voiture de ce couple qui ne se parle pas devant moi.

Quand je fais le lézard sur le sable brûlant de ma plage préférée, je guette l’arrivée de mes vieilles préférées, m’inquiète de ne pas les voir arriver au même nombre que l’an dernier, me dit que cette fois, l’une d’entre elles a cassé sa pipe.

Quand viendra le jugement dernier

Tous ces gens qui défilent sous mes yeux me cèdent des épisodes de leurs vies, me laissant seule juge de ce qu’elles ne sont probablement pas, leur donnant à jamais un tournant inattendu, n’appartenant qu’à moi et mes a priori, apparences et préjugés.

Pas une seconde, assise, la mine défaite, le cheveu mouillé et décoiffé, les bras croisés sous le tablier et le regard en biais, je ne me suis demandé si ce couple au fond du seau parental avec leurs tyrans en guise de greffons, ne m’avait pas jugé, ne serait-ce qu’une demi-seconde, en croisant la toise que je leur taillais.

Pourtant, je suis convaincue que j’ai déjà fait l’objet d’une vie imaginée, d’une idée préconçue ou d’un jugement à l’emporte-pièce sur mon compte.

Sans doute ai-je déjà été la mégère apprivoisée d’un mari trop beau pour moi.

Sûrement m’a-t-on pris pour une jeune maman de trois marmots, engrossée pour toucher les allocs.

Probablement m’a-ton diagnostiquée une anorexie mentale ou ensuite, une grossesse tardive, mais si, regarde son petit ventre.

Bien sûr a-t-on pensé de moi que j’étais logée à bonne enseigne, avec le métier de mon père, que je n’aurai que des filles, comme ma mère.

Enfin, nul doute qu’on m’a prise pour une plante verte, tout juste bonne à tenir la caisse d’un supermarché, faisant par moment de moi la caissière qui viendra reprendre le jouet de l’enfant qui avait tant pleuré pour l’avoir s’il n’arrête pas tout de suite, ou finira comme moi s’il ne fait pas ses devoirs ce soir en rentrant.

Nés pour juger, c’est peut-être aussi ce que doit se dire Benjamin Griveaux, bien malmené par la tempête qu’il traverse. Mais si tout le monde y va de son jugement sur ce revenge porn, jugeant tour à tour la victime et son bourreau, personne ne se soucie vraiment de ce qu’il vit.


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6 commentaires


  1. Super texte! Ça fait réfléchir…

  2. Est-ce moi ou bien as-tu glissé un clin d’oeil à une chanson de Patricia Kaas ? (Je ne juge pas, hein, j’aime bien Patricia Kaas)


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