thumbs up
Partager sur

Ce soir, une fois n’est pas coutume, on a dîné avec Édouard Philippe (et TF1). Non pas qu’on en attende qu’il nous dise ce qu’on a tous envie d’entendre sur les mesures de confinement, les nouvelles restrictions, une date de fin, la mise en vente de masques pour toutes celles et ceux qui bossent, ou encore un discours clair, net et précis, mais plutôt qu’on sache comment adapter son discours à notre quotidien.

Tu veux prendre ma douleur?

Et c’est là qu’elle, elle s’est faite plus claire, plus nette et plus précise. Juste à ma droite, entre ma colonne et mon omoplate. Elle jouait à cache-cache avec mes nerfs depuis une semaine, mais désormais, je le sais, elle ne me quittera pas avant, sans doute, la fin de ce confinement.

Cette douleur, je la connais. Elle est telle que Cloclo la chantait avant de ne plus souffrir d’aucune d’entre elles. Elle s’en va et elle revient, elle est faite de tout petits riens…

Quasiment tous les médecins que j’ai vus depuis qu’elle fait partie de ma vie on eu le même petit sourire en coin, les mêmes yeux qui roulent entre le ciel et le pavé de leur cabinet. La fameuse douleur psychosomatique.

Et ce soir, je sais ce qui l’a faite sortir du bois. Le confinement. Et plus précisément tout ce qu’il me donne envie de dire tout haut mais que je dois garder tout bas là, tout au fond de moi, et qui me fait mal à force de me remplir.

« Selon que vous serez puissant ou misérable Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. « 

C’est généralement la réflexion que je me fais souvent, trop souvent à mon goût lorsque je lis ça et là un avis tant soit peu contraire ou déviant de la pensée globale, de la tendance, sur n’importe quel sujet. Selon qui l’aura donné, la shitstorm, le bad buzz qui en découleront seront des coups de génie salués par la même foule qui l’aura conspué ou bien mettront un terme à une réputation, une carrière, voire un emploi.

J’ai en tête Catherine Deneuve et sa fameuse tribune demandant la liberté d’être importunée à la naissance du mouvement #MeToo.

Plus récemment, cette star de la téléréalité qui a reçu des menaces de mort après qu’elle a exprimé son ressenti vis-à-vis du coronavirus.

Et ce soir, au dîner, de me souvenir de cet agriculteur, à demi-amusé, à demi-frustré, d’expliquer les difficultés et les angoisses auxquelles il doit faire face, dire à la caméra que les Parisiens qui quittent la capitale depuis quelques jours ne se plaignent soudain plus du coq qui chante des cloches de l’église qui sonnent trop fort.

Lui, il a pu le dire. Moi pas.

Et c’est ce qui me fait mal, à tous les sens du terme.

Bien, pas bien

C’est dans cette scène du film « Le Pari » que je me retrouve le mieux en ce moment.

Bien de donner ses astuces pour vivre un confinement harmonieux. Pas bien de dire qu’on en profite pour glander.

Bien de montrer notre environnement de télétravail. Pas bien de publier un cliché de son ordinateur dans un grand jardin.

Bien de dire qu’il faut tous être tolérants les uns envers les autres, car le confinement, c’est pas facile. Pas bien de trouver égoïste et dangereux la fuite des Parisiens vers leurs résidences secondaires.

Bien de trouver normales les restrictions de plus en plus drastiques du gouvernement. Pas bien de dire qu’on a trop envie d’aller sur la plage dimanche prochain.

Bien de partager le hashtag #restezchezvous. Pas bien d’en avoir plein les bottes des leçons de morale de la part de personnes qu’on ne connaît pas.

Bien d’applaudir les soignants tous les soirs à 20h. Pas bien de me dire « Et les caissières, et les caissiers, et les livreurs, et les ouvriers à l’usine, et tous ces salariés pour la plupart précaires, au bas de l’échelle, qui doivent aller travailler sans protection car ils ne sont pas soignants, mais qui seront licenciés ou sanctionnés s’ils ont trop peur pour aller travailler, on ne les applaudit pas? » Pas bien non plus de trouver ça un peu ridicule de le faire dans le vide, quand dans sa rue, toutes les fenêtres sont fermées.

Bien de vouloir que l’économie continue de tourner. Pas bien d’avoir une pensée pour la chevrière, la maraîchère, le boucher, et tous ces artisans, agriculteurs qui remplissent mon assiette tous les jours, et qui se demandent s’ils vont se relever de cette pandémie. Car la seule pensée ne suffit pas mais que je ne peux rien faire d’autre, puisque le seul lien qui me rattache à eux, c’est mon pouvoir d’achat.

« On ne peut plus rien dire aujourd’hui »

Il y a tant de choses que ce confinement me donne envie de dire et autant de me taire.

Mais ce soir, j’ai envie d’en dire une, qui s’applique autant à ce que suscite le confinement que tous les sujets d’actualité qui se suivent et ne se ressemblent pas.

Il suffit qu’une masse donne un avis sur un sujet pour que cela devienne une norme, une règle. Avec le confinement, sur les réseaux sociaux, il faut désormais être bienveillants les uns envers les autres, faire preuve de tolérance, éviter de juger ceux qui ne font rien, ceux qui au contraire, ne peuvent pas rester en place, les parents qui lâchent prise et ceux qui veulent être félicités par le conseil de classe avant le bulletin, celles qui se plaignent de la charge mentale et les autres qui ont décidé de laisser faire, pour une fois, l’absent contraint au confinement. Chacun fait comme il peut et ce n’est pas le moment de se critiquer.

En gros, IL FAUT adopter un comportement. C’est la seule condition pour exister sur les réseaux sociaux, se faire liker, rallier davantage de personnes à sa cause. Se censurer en somme.

Comment peut-on demander de ne pas juger, mais demander dans le même temps de penser d’une manière, le tout dans un esprit de morale bien pensante?

N’y a-t-il pas comme une incohérence?

Et si demain, la tendance est à la révolution? Si demain, une personnalité, un élu, un influenceur, un éminent scientifique s’expriment sur le confinement et conseillent à toutes et tous de refuser de se taire, de donner son avis sans crainte, que pour un confinement « réussi », rien ne vaut le coup de gueule contre cette hypocrisie sur les réseaux sociaux?

J’en serai fort aise, mais je me garderai bien de dire « Je l’avais bien dit », ce serait donner une leçon de morale. Alors je vais continuer d’avoir mal.

 

 


Partager sur

4 commentaires

  1. L’empathie c’est pour les faibles comme moi. L’empathie et l’autocensure sont mon lot quotidien. Je m’empêche d’ajouter du noir et de la merde au monde qui en regorge. Je m’empêche de gueuler à 20h à mon balcon : eh bande de cons, qui de vous vote en général, qui a voté pour ces députés qui cassent l’hôpital et les services publics depuis des décennies ? Hop je retourne à mon confinement douillet, non sans te souhaiter courage, pour le tiraillement perpétuel et la douleur. Bises confinées

    1. Author

      Et ce matin, tout le monde adore les caissières. Pourquoi? Parce que c’est Julien Doré qui le met à l’honneur. Des fois, ça me fait plus mal que d’autres.

  2. Je vous lis grâce à un autre blogueur Merci pour ce billet, je me sens un peu moins seule à penser comme ça
    Et vous l’écrivez mieux que moi
    Les réseaux sociaux (notamment Twitter) sont des terrains minés où si tu ne suis pas les « règles » de certains(nes) tu es mis de côté.
    l’empathie et la gentillesse y est bien vu mais pas pour tous et par tous
    Je n’y ai pas remis les pieds depuis une semaine, j’y ai déjà dis ce que je pensais Là je retiens ma colère, je la tiens confinée ..
    Prenez soin de vous Bon courage

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.